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Arts et culture
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La deuxième est la bonne

Une belle journée d’automne ensoleillée, parfaite pour aller pique-niquer dehors au parc. Une belle journée d’automne ensoleillée, parfaite pour aller faire du cerf-volant avec son fils. Une belle journée d’automne ensoleillée, parfaite pour aller pêcher en chaloupe. Malgré le beau temps à l’extérieur, notre héros ne passe pas un beau moment.

Une goutte de sueur coule sur ma tempe. Une crampe me secoue les tripes et de la bile me remonte jusqu’à la gorge. L’acidité du liquide brûle l’arrière de mon palais. Il a déjà trop été déçu par mes résultats. Il ne suffit plus d’une erreur avant que je ne disparaisse dans les flammes. Mon patron est un grand homme et ne garde que l’élite dans ses rangs. La réputation qui le précède ne lui fait pas justice. Il est exactement comment je l’imaginais. L’esprit acéré, un sens des affaires hors pair : un vrai professionnel.
Je prends une grande inspiration avant de tourner la poignée. Je ne sais pas de combien de temps s’est écoulé avant que mes yeux s’habituent à la faible luminosité de la pièce. Les fenêtres sont recouvertes de lourds rideaux rouges à motifs noirs et blancs qui empêchent le jour de filtrer à l’intérieur. Un cabinet très luxueux pour une seule personne. Un profond bourdonnement a attiré mon attention au fond de la salle. Un énorme ventilateur à côté d’une planche à dessin brasse l’air chaud à travers ses pales sans parvenir à apaiser la lourdeur de l’atmosphère. Pour une raison qui m’échappe je commence à sentir de la compassion pour ce ventilateur.
L’homme assis à son bureau relève la tête et me dévisage, avant d’ouvrir la bouche :
– J’espère que vous avez terminé les plans des nouveaux chantiers Heinrich. Vous savez bien que je ne tolère pas les retards.
Cet homme m’inspire et me remplit d’effroi simultanément. Il a surpassé une enfance difficile pour aujourd’hui se trouver au sommet de la hiérarchie sociale. Il est tellement influent qu’il pourrait ruiner ma vie en un claquement de doigts.
– Oui monsieur, j’ai tous les documents dans mon sac.
Je sors de mon sac un épais cartable en cuir et le tends vers mon patron. Il s’en saisit et le dépose sur l’immense bureau. Il en sort une dizaine de schémas et les examine un à la suite de l’autre en en caressant sa petite moustache. Un air étrange plane sur son visage, je ne sais plus quoi penser.
– Vous avez atteint le fond lorsque vous avez construit le premier centre. Je ne pensais pas que c’était humainement possible d’échouer à ce point. Comptez-vous chanceux d’avoir une seconde chance. Vous êtes mieux de ne pas me faire regretter cette décision.
– Je ne vous décevrai pas monsieur.
Je ne me suis jamais senti aussi embarrassé de toute ma vie. Je ne veux même pas en parler tellement j’ai honte. Je ne peux blâmer que moi-même pour cette atrocité. Ce que j’ai construit ressemblait plutôt à un entrepôt qu’à des appartements. Même un chien refuserait d’y vivre. Les retards se sont accumulés et nous avons manqué de temps. J’ai cligné des yeux et il ne restait plus que deux jours pour ériger plus de la moitié de la construction. Nous avons bâclé le travail afin de terminer au jour J. Les murs sont tellement mal isolé que le vent passe à travers sans résistance. Je ne serais même pas étonné d’apprendre qu’il reste des trous à certains endroits du plancher. Il doit être piteux de voir des personnes y vivre aujourd’hui.
Je sens soudainement un mal de tête qui se frôle un chemin jusqu’au plus creux de mon crâne. Depuis tout petit je suis suivi par ce fantôme qui hante mes pensées. Lorsqu’il rentre dans ma tête je ne peux plus raisonner ni dormir. Je suis sous son emprise totale et la fuite est impossible. J’ai essayé des médicaments et la thérapie, mais rien ne semble fonctionner. Il écrase mon esprit avec la puissance d’un grizzli enragé. Je sais qu’un jour il me rendra complètement cinglé. Je deviendrai moi aussi un fantôme qui hante les pensées des autres. Je pense que mon patron a lu la détresse dans mes yeux car il m’a demandé si je voulais un verre d’eau, que j’ai accepté avec gratitude.
– Où planifiez-vous de construire le centre, Heinrich ?
– Nous prévoyons de le construire à l’ouest de la capitale à côté du terminus. La proximité des trains permettra de maximiser le nombre de pensionnaires et augmenter le rendement des bâtiments.
– Quelles sont nos prévisions pour le futur ?
– Six centres pour hommes et quatre centres pour femmes avec une population de 20 millions de personnes pour les trois prochaines années.
– Comment comptez-vous gérer une aussi grande population ?
– Nous allons nous répandre dans plusieurs pays et renforcer la sécurité. Pour cela, nous allons nommer les internes qui sont les plus dignes de confiance afin de veiller sur l’équilibre de notre système. Ils seront comme des capitaines dirigés par notre équipe. Il faut que la structure soit solide et préétablie afin de garder l’ordre et le calme. De plus, les personnes ne restent pas interminablement.
– Les rôles aux seins de notre institution seront-ils toujours les même ?
– Non, il y a toujours la direction, les gardes et les cuisiniers au sein des pensionnaires, cependant nous avons rajouté deux sections supplémentaires dans le premier bloc principal. Un pour la coiffure et un autre pour les tatouages. Nous pensons aussi rajouter davantage de structures au fil des années. Par exemple, un site de brûlures de déchets sera très pratique afin d’éviter le déplacement occasionné au fait de les enterrer.
– Je n’aime pas dépenser de l’argent inutilement. Si l’on construit des incinérateurs de déchets il faudra qu’ils en vaillent la peine. Ce n’est pas vrai que je vais dépenser une fortune afin d’économiser des pelles.
J’ai maintenant l’impression de me trouver au milieu d’une colonie d’abeilles. Le bourdonnement est tellement fort que je n’entends plus le son de ma propre respiration. Je tourne ma tête vers le ventilateur, qui à ma grande surprise, est éteint. Il faut croire qu’il n’a jamais été mis en marche. Ce son perçant provient de ma tête. Je suis le seul à l’entendre. Une telle douleur m’assaille que je tombe à genoux. Ma vision se noircit et je sombre dans l’inconscience.

Je ne reconnais pas cet endroit. Je crois m’être réveillé sur un lit d’hôpital. Les murs sont blancs et ternes. Il y a une table avec un petit bouquet d’orchidées et de roses. À ma gauche j’aperçois un vieil homme dans un sommeil profond. Je ne peux pas dire s’il dort ou s’il est dans un coma. Je suis branché à des matériels médicaux semblables. J’espère vraiment être dans un hôpital. Il fait encore jour dehors, la lumière en est même agressante. Je me retourne vers ma droite et je vois une femme qui lit le journal. Je n’arrive pas à distinguer son visage. Je ne vois rien sans mes lunettes, mais je sais qu’elle me regarde.
– Bon matin, on a pris une petite pause de deux jours je vois.
J’ai donc été dans le coma pendant deux jours. Qu’est-ce qui m’arrive ? Dites-moi que ce n’est rien d’inquiétant. J’ai une femme et une fille à nourrir. Elles ne pourront pas survivre sans moi.
– Rétablissez-vous vite Heinrich, vous avez une conversation à finir avec monsieur Hitler.

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Écrit par: Nicolas Rizov

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